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Chapitre XXIII
Garibaldi à Naples

Pendant la soirée du 6, on avait appris l'arrivée de Garibaldi à Salerne.
Le roi, en partant, avait recommandé à ses ministres de maintenir la tranquillité publique. Les ministres, jaloux de remplir le devoir qui leur était imposé, se réunirent vers neuf heures du soir chez Spinelli, leur président, et résolurent d'envoyer au général Garibaldi le maire de Naples, prince d'Alessandria, et le général de Sazepono, afin de traiter avec lui de son entrée dans la capitale.
On décida, en outre, de les faire précéder de l'avocat Emilio Civitta, dont le frère se trouvait dans l'armée de Garibaldi, et qui était ami intime de Romano. Cozzolongo, qui venait d'être promu au grade de commissaire de police, fut adjoint à Emilio Civitta.
Il fut convenu que le lendemain, de bonne heure, on se réunirait dans la salle ordinaire des séances, et que, là, on prendrait les dernières décisions.
Le lendemain, à six heures, se trouvèrent au rendez-vous Romano, Lancilli, et les directeurs de Cesare, Carafa, Giacchi et Miraglio.
Le commandeur Spinelli, de Martino et Pianelli furent attendus vainement.
Les ministres réunis décidèrent de faire une adresse à Garibaldi. Romano présenta une adresse écrite de sa main.
Elle fut approuvée de tous, mais signée seulement de Romano, de Cesare et de Giacchi. Voici cette adresse :

« Général,
« Vous voyez devant vous un ministère qui reçut le pouvoir du roi François II. Nous l'acceptâmes comme un sacrifice dû à la patrie ; nous l'acceptâmes dans des moments difficiles, quand la pensée de l'unité de l'Italie, sous le sceptre de Victor-Emmanuel, pensée qui déjà, depuis longtemps, animait les Napolitains, soutenue par votre épée et proclamée en Sicile, était devenue une irrésistible puissance ; quand toute confiance entre le gouvernement et les gouvernés était rompue ; quand les anciens griefs et les haines comprimées s'étaient fait jour, grâce aux récentes libertés constitutionnelles ; quand le pays était vivement agité par la crainte d'une réaction violente ; nous acceptâmes le pouvoir dans ces conditions, afin de maintenir la tranquillité publique et de sauver l'Etat de l'anarchie et de la guerre civile. Ce fut le but de tous nos efforts. Le pays nous a compris, et il a su nous apprécier. La confiance de nos concitoyens ne nous a jamais fait faute, et nous devons à leur zèle efficace la tranquillité qui a sauvé la ville au milieu de tant de partis.
de la guerre toute proche. A cette fin, je leur confère les pouvoirs les plus étendus et les plus nécsaires.
Héritier d'une dynastie qui, cent vingt-six ans durant, régna sur ces contrées de notre continent, je sais que mes attaches sont ici. Je suis napolitain et ne pourrai, sans immense regret, adresser des paroles d'adieu à mes sujets tant aimés. Quel que soit mon destin, prospère ou non, je garderai d'eux un souvenir fort et affectionné. Je leur recommande la concorde et la paix du devoir civique. Qu'un trop grand zèle pour mon sort ne devienne pas source de troubles.
Quand il plaira à la Justice divine de me rendre au trône de mes aïeux, je ne souhaite rien d'autre que de revoir mes peuples dans la concorde, forts et heureux.
« Général, toutes les populations du royaume ont manifesté leurs voeux, soit par des insurrections ouvertes, soit par voie de la presse, soit par d'autres démonstrations. Elles veulent, elles aussi, faire partie de la grande patrie italienne sous le sceptre constitutionnel de Victor-Emmanuel. Vous êtes, général, la plus haute expression de cette pensée. Aussi tous les regards sont tournés vers vous, toutes les espérances reposent en vous. Et nous, dépositaires du pouvoir, nous qui sommes aussi citoyens italiens, nous remettons ce pouvoir dans vos mains, avec la confiance que vous en userez dignement et que vous saurez diriger le pays vers le noble but que vous vous êtes proposé, but qui est écrit sur vos drapeaux et dans le coeur de tous : Italie et Victor-Emmanuel

« Naples, 7 septembre 1860. »

Revenons au prince d'Alessandrina et au général de Sazepono, qui avaient été envoyés à Salerne par le Conseil des ministres.
Les deux premiers messagers, Emilio Civitta et Cozzolongo, trouvèrent Garibaldi déjà prévenu. Il était au palais de l'intendance, le seul, on se le rappelle, qui n'eût pas illuminé le soir de ma station dans le port. Le général les reçut, causa avec eux du départ du roi, de la situation de Naples, et envoya le télégramme suivant à don Liborio Romano, ministre de l'Intérieur et de la Police :

                              Italia e Vittorio-Emmanuele

                              Al popolo di Napoli.

«Appenna qui giunge il sindaco e il comandante della guardia nationale di Napoli che attende, io verro fra voi. « In questo solenne momento, vi raccomando l'ordine e la tranquillité che si adducono alla dignita di un popolo, il quale rientra deciso nella padronanza dei proprii diretti.
« Salerno, 7 set. ore 6 12 antimeridiane.
« Il dittatore delle Due-Sicilie,

                    « G. Garibaldi. »

Liborio Romano lui répondit la dépêche suivante :

A l'invitissimo generale Garibaldi, dittatore delle Due-Sicilie, Liborio Romano, ministro dell'interno e polizia.

« Con la maggiore impatienza, Napoli attende il suo arrivo per salutare il redentore dell'Italia, e rimettere nelle sue mani i poteri dello Stato e dei proprii destini.
« In questa aspettativa, io staro saldo a tutela dell' ordine e della tranquillità publica. La sua voce già m'e resa nota al popolo è il più gran pegno dal successo di tali assunti. Mi attendo gli ultorii ordini suoi e sono con illimitato rispetto.
                    « Liborio Romano.

« Napoli, 7 sett. »

Au lieu d'envoyer ses ordres, Garibaldi pensa que mieux valait les porter lui-même. Il monta en wagon, vers dix heures et demie du matin, avec dix de ses officiers, la députation envoyée vers lui et quelques officiers de la Garde nationale.
On arriva à la gare du chemin de fer à midi. Liborio Romano y attendait le général avec Giacchi et de Cesare ; Liborio Romano prononça le discours que nous avons cité plus haut. Garibaldi lui tendit la main et le remercia d'avoir sauvé le pays. Ce furent les propres paroles du dictateur, et c'était vrai.
Si le sang n'a pas coulé aux portes ou dans les rues de Naples, c'est à Liborio Romano que Naples le doit.
Des voitures attendaient en dehors de la gare ; celle où monta Garibaldi prit la tête de colonne et roula vers Naples.
Les forts étaient encore gardés par les soldats royaux. A l'approche du général, il se fit un certain mouvement hostile parmi les artilleurs. Garibaldi le vit, se leva debout dans sa voiture, croisa les bras et les regarda en face. Les artilleurs lui firent le salut militaire. A la Grand' Guardia, un officier donna ordre de faire feu ; les soldats refusèrent.
Comme c'est l'habitude pour tout roi, tout prince ou tout conquérant qui fait son entrée à Naples, on se rendit à l'archevêché.
Le frère Jean dit la messe et remercia Dieu. Le Te Deum chanté, Garibaldi invita Romano à monter en voiture avec lui, et l'on se dirigea vers le palais d'Angri, qu'ont habité Championnet et Masséna. Arrivé au palais d'Angri, le général laissa les trois premiers étages à ses aides de camp, à son état-major, à ses secrétaires, et s'arrêta dans les mansardes.
Naples tout entier l'avait suivi, du fort de la mer à l'archevêché, et de l'archevêché au palais d'Angri.
Un cri immense, qu'on eût cru poussé par les cinq cent mille voix de Naples, se fit alors entendre et entra par toutes les fenêtres ouvertes en montant au ciel ; hymne de vengeance contre François II, hosanna de reconnaissance pour le libérateur : « Vive Garibaldi ! »
Force fut au général de paraître à la fenêtre. Les cris redoublèrent ; les chapeaux et les bouquets furent jetés en l'air. A toutes les fenêtres ayant vue sur le palais d'Angri, les femmes agitaient leurs mouchoirs, se penchaient en dehors, au risque de se précipiter dans la rue. La révolution était faite, et, comme je l'avais promis à Garibaldi, sans qu'elle coûtât une goutte de sang !
C'était cette triomphale entrée que le télégraphe m'annonçait le 8 au matin à Messine, par la bouche du commandant de l'Orégon.

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