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Chapitre III
Une Chasse aux éléphants IV

- A un quart de lieu du théâtre de cette aventure, continua Horace, nous entrâmes dans une plantation de café. Cet endroit était désigné pour la première halte.
Une grande bâtisse s'élevait au milieu de la plantation.
Nous nous en approchâmes. Elle semblait déserte.
Notre guide frappa dans ses deux mains comme on fait dans les théâtres de Paris, et particulièrement à l'Opéra-Comique.
Un nègre sortit.
« - A qui la maison ? demanda sir Williams.
- A sir Andrews.
- Est-il chez lui ?
- Non.
- Fais-nous à déjeuner.
- Ces messieurs ont-ils besoin de quelque chose en attendant ?
- Nous prendrons un verre de madère ou de xérès. »
Nous nous établîmes dans la maison, et nous y restâmes jusqu'au lendemain, en usant comme de la nôtre.
Nous étions, je vous l'ai dit, onze maîtres et plus de cinquante domestiques.
On but, on mangea, on mit des draps aux lits, et on partit le lendemain.
Nul de nous ne connaissait le propriétaire.
C'est ainsi que l'hospitalité se pratique à Ceylan.
A un quart de lieue de la plantation, le paysage change d'aspect : on marche à travers le jungle, et la température se rafraîchit ; on dirait d'un climat européen. En effet, on est à sept ou huit mille pieds au-dessus du niveau de la mer.
Nous ne fîmes que déjeuner à Nuera-Ellia, et nous repartîmes aussitôt pour Eléphants - Plain, marchant toujours à travers le jungle.
La route est belle, d'ailleurs, et l'on marche trois de front, et sur un terrain rouge-brique de la même essence que celui que l'on rencontre en sortant de Colombo.
En arrivant à Elephants-Plain, nous trouvâmes une petite troupe de cinq ou six chasseurs qui étaient venus là pour chasser l'élan.
En les apercevant, notre joie fut grande : nous avions négligé de prendre des vivres en quittant Nuera-EIlia, et nous comptions sur ces premiers venus pour partager fraternellement avec nous, s'ils avaient des provisions. Eux mêmes venaient d'épuiser toutes les leurs.
La plantation de sir Andrews, et la façon dont nous en avions usé, nous avaient rendu confiants ; mais il n'y avait là pour toute bâtisse, pour toute hôtellerie, pour toute auberge, qu'un de ces hangars élevés aux frais du gouvernement, et dans lesquels s'arrêtent les voyageurs ; ces huttes sont construites avec des feuilles de talipots sèches, dont trente ou quarante suffisent pour former une hutte, et une pour clore la porte.
Il nous fallut souper avec quelques bribes de biscuit que nous avions apportées. Je regrettais presque d'avoir rendu mon singe à la liberté : il était jeune ; par conséquent, il devait être tendre, et j'avoue que, malgré sa prétention à être mon semblable, ou à peu près, je l'eusse rongé, et le plus près des os qu'il m'eût été possible.
Pour comble de joie, le tonnerre avait grondé toute la soirée, et, vers onze heures, un orage terrible se déclara.
Ah ! mon cher, vous n'avez pas idée d'un orage sous les tropiques !
Vous rappelez-vous le nom de ce tyran – je ne me le rappelle plus, moi ; mais vous devez le savoir, vous : c'est votre état ! – de ce tyran qui avait fait faire un pont de bronze et un char d'airain, qui imitait le bruit du tonnerre en faisant galoper son cheval sur ce pont, que Jupiter foudroya, ce qui indique, de la part du maître de l'Olympe, une grande susceptibilité ? Eh bien, figurez-vous ce gaillard-là, faisant, pendant cinq ou six heures, sa promenade à vingt-cinq pieds au-dessus de nos têtes, et vous aurez une idée de la nuit que nous passâmes.
Nos chiens et nos chevaux étaient, les uns à notre droite, les autres à notre gauche ; les premiers glapissant, aboyant, piaillant ; les seconds hennissant et frappant du pied.
Pas un de nous ne ferma l'oeil de la nuit.
Le matin, la privation de sommeil et la faim nous avaient rendus enragés ; nous résolûmes de chasser, non pour notre plaisir, mais pour notre nourriture.
En conséquence, nous prîmes nos fusils en bandoulière, nos couteaux de chasse à la main ; nous lâchâmes nos chiens, poussâmes nos nègres dans le jungle, et y entrâmes après eux.
Tout le monde était à pied : le jungle forme un maquis trop épais pour qu'on se hasarde d'y entrer à cheval.
Nous chassions à la fois avec des chiens anglais et des lévriers d'Afrique.
Au bout de cinq minutes, les chiens anglais donnèrent de la voix, mais sans bouger de place. Ou la bête ne voulait pas quitter son repaire, et y faisait tête, ou elle avait été surprise et coiffée par les chiens avant d'être sur pieds et de prendre son parti.
Les chiens faisaient un vacarme épouvantable.
La scène, quelle qu'elle fût, et quels qu'en fussent les acteurs, se passait à vingt pas de moi.
Je m'élançai du côté où les chiens donnaient de la voix.
« - Prenez garde, cria sir Williams, c'est un tigre !
J'avoue que cet avertissement me cloua à ma place.
J'avais beaucoup entendu parler des tigres de la façon la plus désavantageuse.
J'eus donc un moment d'hésitation.
Mais j'entendis les pas de mes compagnons, qui s'avançaient dans les jungles, s'ouvrant un passage avec leurs couteaux de chasse.
Je pouvais n'arriver qu'après eux, et quand le danger aurait été passé.
Qui eût su, qui eût dit que j'étais plus près qu'eux de l'animal, et que j'avais cédé la place à plus brave que moi ?
Personne.
Mais vous connaissez mon caractère. A peine toutes ces idées contradictoires, rapides comme des éclairs, se furent-elles croisées dans mon esprit, que la sueur de la honte me monta au front, et que je dis comme votre Henri IV,
« - Ah ! carcasse, tu trembles. Eh bien, je vais te faire trembler pour quelque chose ! »
Je nn'élancai donc en avant, afin d'arriver le premier.
J'étais à dix pas de l'animal et des chiens, que je ne voyais pas encore ce qui se passait.
Au reste, les aboiements pouvaient me faire croire à un éloignement plus grand que celui qui me séparait du tigre.
Tout à coup, je me trouvai en face de lui.
Il fit un mouvement pour s'élancer sur moi.
Par bonheur, deux énormes lévriers le tenaient, l'un par la peau du cou, l'autre par l'oreille, et, collés à son corps, tout en se mettant hors de ses atteintes, l'empêchaient de bouger.
Trois ou quatre autres lévriers avaient fait des prises sur les autres parties de son corps.
Les chiens anglais, réunis et serrés les uns contre les autres, aboyaient à dix pas derrière lui.
Voilà pourquoi leurs voix m'avaient trompé, et comment j'avais cru me trouver plus éloigné de l'animal que je ne l'étais réellement ; les lévriers n'aboyaient pas.
J'étais donc en face du tigre.
C'était un chitter, c'est-à-dire un jaguar de la grande espèce.
Sa tête, dont la peau était tirée en arrière par la morsure des deux lévriers, se tendait de mon côté, comme si l'animal eût deviné que c'était du côté de l'homme que lui venait son plus grand danger.
Ses yeux fauves brillaient comme deux escarboucles : une bave furieuse coulait de sa gueule entrouverte, montrant une double rangée de dents blanches et aigčes. Je commençai par river mon regard sur le sien. Je savais que tant que l'homme a le courage de fixer son regard sur le lion, le tigre, la panthère ou le jaguar, ce courage impose à l'animal, si féroce qu'il soit. Mais, si la moindre hésitation se manifeste dans le regard de l'homme, si ce regard vacille et se détourne, l'homme est perdu ! d'un bond, l'animal est sur lui ; un coup de dent, l'homme est mort !
Du reste, je n'avais qu'à appeler, et j'avais du secours. J'entendais tout autour de moi ; les pas des chasseurs dans la jungle, et leurs voix, qui se répondaient les unes les autres en s'encourageant ; mais j'avais déjà honte de mon premier mouvement d'hésitation.
J'aurais pu détacher mon fusil et casser la tête du jaguar avec une balle ; j'étais assez sûr de mon coup pour ne pas craindre de tuer ou de blesser les chiens ; mais je savais que certains chasseurs dédaignaient cette façon de tuer le jaguar, et en finissaient avec lui en lui plongeant tout simplement le couteau de chasse au défaut de l'épaule.
Je tenais mon couteau de chasse, à la main. J'allai droit au jaguar, sans le perdre un instant de vue ; puis, avec la tranquillité qui me caractérise une fois que j'ai pris mon parti sur une chose, je mis un genou en terre et lui enfonçai mon couteau de chasse jusqu'à la garde au défaut de l'épaule.
L'animal fit un mouvement si violent, qu'il m'arracha le couteau de la main.
Je me jetai de côté.
Le jaguar bondit, toujours coiffé par les deux lévriers, et s'en alla rouler avec eux à quatre pas de l'endroit où je l'avais frappé.
J'enlevai mon fusil de mon épaule, et armai rapidement mes deux coups afin d'être prêt à tout événement.
Mais les lévriers n'avaient pas lâché l'animal ; il était toujours captif, et avait douze à quinze pouces de fer dans le corps.
Sans doute, la pointe du couteau avait atteint le coeur, car l'agonie fut rapide.
Le jaguar, tout sanglant, roula deux ou trois fois sur lui-même, déchirant d'un coup de griffe un des lévriers qui se trouva sous sa patte, mais qui ne lâcha point prise pour si peu.
En voyant l'animal blessé, les chiens anglais s'étaient mis de la partie.
Lorsque les autres chasseurs arrivèrent avec moi, sir Williams en tête, le jaguar avait disparu sous une montagne mouvante et hurlante, bariolée de toutes les couleurs.
Sir Williams prit son fouet, se mit à frapper sur cette pyramide informe qui semblait un animal à mille queues ; les chiens s'écartèrent, et finirent par laisser à découvert le jaguar expirant.
Dans les efforts qu'il avait faits, le couteau de chasse était aux trois quarts sorti de sa poitrine.
« - A qui le couteau ? demanda sir Williams en achevant de le tirer de la plaie.
- A moi, sir, répondis-je.
- Bravo, pour un début !
- Excusez les fautes de l'auteur, comme on dit dans les saynètes espagnoles. »
J'essuyai mon couteau de chasse avec mon mouchoir, et le remis au fourreau.
Tout cela s'était fait avec une simplicité qui m'avait valu les éloges unanimes de la société.
Oh ! je suis un bon acteur, allez, si vous êtes un bon metteur en scène !
Et Horace se prit à rire d'un petit rire strident nerveux qui avait quelque chose d'effrayant.

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