Causeries Vous êtes ici : Accueil > Accueil > Bibliothèque
Page précédente | Imprimer

Chapitre II
Les Rois du lundi

Par le titre de rois du lundi, j'entends désigner ces despotes de la critique qui, le premier jour de chaque semaine, tiennent leur cour plénière au rez- de-chaussée des grands journaux.
Ce n'est pas que je lance l'anathème sur tous les critiques passés, présents et futurs.
Il en est des critiques comme des médecins, que je diviserai en trois classes : les médecins qui tuent, – mettons-les en première ligne, à tout seigneur tout honneur, les médecins qui laissent mourir et les médecins qui guérissent.
Je lance l'anathème sur les médecins qui tuent et sur ceux qui laissent mourir ; – mais j'honore, j'exalte, je glorifie les médecins qui font vivre !
Peste ! ceux-là sont la représentation visible de Dieu en ce monde, et je ne dis pas comme M. Proudhon, moi : « Dieu c'est le mal. » Dieu, c'est le grand, le bon, l'éternel, l'idéal, l'infini ; Dieu, c'est le mot qui me sert à nommer celui que je cherche. Gloire à Dieu dans le ciel,– et aux hommes de bonne volonté sur la terre !
Or, il faut que je vous le dise, je ne sais pas, en général, d'hommes de moins bonne volonté sur terre que les critiques.
La critique vénale a disparu, me direz-vous, et c'est un progrès.
Oui, c'est vrai, je l'avoue, elle a disparu, ou à peu près.– Je dis à peu près, car ces choses-là sont pareilles aux mauvaises herbes, à l'ivraie et au chiendent, elles ne disparaissent jamais tout à fait.
Les Geoffroy et les Charles Maurice ont cessé d'exister, c'est vrai encore ; mais il reste le critique qui se gratte lui-même jusqu'au fiel et qui gratte les autres jusqu'au sang.
Vous me citerez, pour faire contraste, les noms de Sainte-Beuve, de Janin et de Gautier. – Eh bien, puisque vous mettez ces noms en avant, parlons un peu des hommes. Je ne vais pas faire de la critique, entendez-vous bien ; Je vais faire de l'appréciation.
D'abord, et ce que je vais vous dire va vous paraître étrange, mais aucun de ces trois hommes-là n'est un critique véritable.
Sainte-Beuve est un poète, – Janin, un fantaisiste, – Gautier, un orfèvre.
Un critique, l'auteur des Poésies de Joseph Delorme de Volupté ? Allons donc ! vous ne ferez croire cela à personne. Est-ce dans ses Causeries du lundi que M. Sainte-Beuve est un critique ? Mais les Causeries du lundi contiennent une galerie de portraits, et voilà tout.
Si M. Sainte-Beuve est un critique, Rigaud et Mignard sont des critiques.
Un peintre n'est pas un critique, parce qu'il transporte sur la toile la tache de vin qui défigure, ou le grain beauté qui embellit son modèle. C'est un peintre, à mon avis, et pas autre chose. Mais, entendons-nous, le peintre vaut bien le critique.
Le critique, c'est celui qui, au lieu de vous montrer l'homme bien assis dans son fauteuil, bien enveloppé dans son manteau, bien boutonné dans son habit, lui tire son fauteuil, lui arrache son manteau, lui met bas son habit ; qui l'examine d'abord tel que la nature l'a fait, lui met la main sur le coeur, le doigt sur le crâne, et dit : « Voilà la part du tempérament, voilà la part de l'éducation, voilà la part de l'art ! »
Est-ce cela que fait M. Sainte-Beuve ? Non pas : M. Sainte-Beuve ne veut se brouiller avec personne ; M. Sainte-Beuve veut être sénateur ; il le sera. Comment exigerez-vous qu'avec de pareilles ambitions, M. Sainte-Beuve ait la main hardie, l'oeil inflexible, la voix sévère ?
Donc, Sainte-Beuve n'est pas un critique.
Janin, un critique ? Allons donc ! Janin, l'auteur de l'Ane mort et la Femme guillotinée ; Janin, l'auteur du Chemin de traverse, Janin, l'auteur de la Religieuse de Toulouse ! Qui diable a pu vous faire croire que Janin était un critique ?
Ah ! parce que, le lundi, il rend compte des pièces qui ont été jouées dans la semaine.
Mais lisez donc attentivement ces charmantes fantaisies que Janin appelle des comptes-rendus, et vous verrez que tous ces titres de pièces jouées, soit à l'Opéra soit au Théâtre-Français, soit à la Porte-Saint-Martin, soit ailleurs, ne sont que des prétextes à style.
Et c'est si vrai, ce que je vous dis là, que Janin n'est pas le maître, mais l'esclave de son style. Rencontrez Janin le soir, à onze heures, dans un corridor de théâtre, tout ému de ce qu'il vient d'entendre, tout palpitant de ce qu'il vient de voir, demandez-lui ce qu'il pense du drame qui l'a remué jusqu'au fond des entrailles, il vous dira : « C'est beau ! c'est magnifique ! c'est sublime ! » Et cela lui semble, en effet, ainsi ; car il faut connaître Janin pour savoir tout ce qu'il y a de naïveté et de bonhomie dans ce gros et spirituel enfant. Il vous serrera la main en disant : « Si vous voyez l'auteur, ma foi, mon cher, dites-lui qu'il a fait un chef-d'oeuvre. »
Enchanté, vous courez à l'auteur, vous lui répétez cc qu'a dit Janin l'auteur a peine à y croire ; les exclamations se succèdent sur ses lèvres ; les bah ! les vraiment ! les quel bonheur ! s'élancent de sa poitrine toute haletante encore des angoisses de la représentation, et s'envolent sur les pas du bienveillant feuilletoniste. Il attend avec impatience le Journal des Débats, et dit en confidence à ses amis : « Vous verrez l'article de Janin ; il est enchanté de ma pièce. » Le dimanche lui semble avoir quarante-huit heures ; le lundi arrive, bienheureux lundi qui va éclairer son triomphe ! Il sonne son domestique, s'il en a un ; il appelle sa femme de ménage, s'il n'a pas de domestique ; son concierge, s'il n'a pas de femme de ménage.
- Allez me chercher le Journal des Débats.
- Mais ; monsieur, il n'est que six heures du matin..
- Allez toujours, et achetez-le à quelque prix que ce soit, quand il coûterait cinq sous, dix sous, un franc. Allez, mais allez donc !
Le domestique, la femme de ménage ou le concierge sort, reste absent dix minutes, un quart d'heure, une demi-heure, et rentre enfin avec le bienheureux journal.
- Ah ! le voilà ! donnez, mais donnez donc !
La bande est déchirée, le journal ouvert. Au dixième mot, le lecteur se frotte les yeux ; à la vingtième ligne, il laisse tomber le journal.
Qu'y a-t-il ?
Il y a que Janin abîme la pièce et tympanise l'auteur.
Pourquoi ? y a-t-il trahison, manque de parole, parti pris de décrier ?
Il n'y a rien de tout cela.
Janin a tiré ses bottes, Janin a passé son pantalon à pieds, Janin a endossé sa robe de chambre, Janin s'est assis dans son fauteuil, Janin s'est approché de son bureau, Janin a pris la plume avec l'intention positive de dire du bien de la pièce ; mais la première ligne, au lieu de tourner à droite, a tourné à gauche ; Janin a suivi la première ligne, Janin est engrené, il faut que Janin marche, il faut que Janin aille jusqu'au bout, il faut, enfin, que Janin dise du mal : quand il voulait dire du bien. – Eh ! mon Dieu ! il ne faut pas lui en vouloir peur cela ! ce fantaisiste n'a pas... un libre arbitre, il dépend de tout, de son chat qui joue avec un peloton de fil, de sa perruche qui dit : « Baisez cocotte ! » de son chien qui emporte sa pantoufle en aboyant.
Un autre jour, un jour que vous aurez fait une mauvaise pièce, si sa première ligne tourne à droite ? au lieu de tourner à gauche, soyez tranquille, il dira autant de bien de la mauvaise pièce qu'il aura dit de mal de la bonne, et vous serez quittes.
Janin est un cocher emporté par son cheval ; seulement, il a le défaut de ne pas crier : « Gare ! »
Par bonheur, s'il passe sur nous, il ne nous écrase pas toujours.
Gautier, un critique ? Allons donc ! Gautier, l'Orcagna de l'hémistiche, le Guirlandaïo de la phrase, le Benvenuto Cellini de la période ; c'est comme si vous me disiez que le sculpteur du tabernacle de Saint-Georges,. que l'émailleur des aiguières de Laurent de Médicis, que le ciseleur des surtouts du roi François Ier étaient des critiques.
C'étaient des artistes, de beaux et bons artistes qui avaient boutique sur le pont Vecchio, échafaudage sur la place du Grand-Duc, atelier au Louvre et à Fontainebleau.
Eh bien, Gautier a, si vous voulez, boutique d'orfèvre, échafaudage de peintre, atelier de sculpteur, mais, à coup sûr, il ne tient pas magasin de blâmes ou d'éloges. D'ailleurs, que critique Gautier ? les pièces de théâtre ? Il avoue lui-même qu'il n'y entend rien ; il y a plus, il le prouve quand il en fait. Gautier fait autant de cas – au théâtre, bien entendu – de Bouchardy que de Victor Hugo, de mademoiselle Ozy que de mademoiselle Mars.
Chargez Gautier de rendre compte d'une tragédie de Hugo, d'un drame de Vigny, d'une comédie de moi, ou d'une bague de Froment Meurice : il ne trouvera pas six colonnes à dire sur la tragédie, le drame ou la comédie ; il trouvera un volume à écrire sur la bague.
Ouvrez d'un côté du boulevard un théâtre, et de l'autre un bazar ; qu'il y ait dans le théâtre des auteurs et des acteurs, des actrices, des opéras ou des vaudevilles, qu'il y ait dans le bazar des cuirasses damasquinées, des kangiars grecs, des sabres persans, des criks malais, des cottes de mailles circassiennes, des selles turques, des étoffes d'Alger, des aiguières de Tunis, des tapis de Smyrne, des tables de Tripoli, des coffres de Constantinople, Gautier laissera là le théâtre et entrera dans le bazar.
En effet, sur les auteurs, sur les acteurs, sur les actrices, sur l'opéra ou sur le vaudeville, il fera un feuilleton guindé, long, traînant, mauvais appréciateur des hommes, des femmes, des oeuvres.
Mais, dans le bazar, comme il sera à son aise, au milieu des cuirasses, des kangiars, des sabres, des criks, des cottes de mailles, des selles, des étoffes, des coffres de nacre ! comme il sera heureux dans tout ce bric-à-brac, dans tout ce capharnaźm, dans tout ce pêle-mêle ! comme sa plume deviendra un pinceau, un ciseau, un maillet ! comme il peindra, comme il sculptera, comme il cisèlera ! comme il n'oubliera ni une arabesque, ni une incrustation, ni une broderie ! comme un chaud rayon de soleil luira sur tous ces précieux tributs de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie, allumant des paillettes d'argent, des étincelles d'or, des étoiles de flamme, partout où il ira rampant ! comme son style deviendra un moule et sa phrase un bon creux ! comme tout le vocabulaire de la langue française accourra de lui-même au devant du peintre, du sculpteur, du poète dans sa fabuleuse technicité !
Regardez donc votre homme à l'oeuvre ; un critique, ce Chinois qui creuse son éventail ? cet armurier qui forge sa poignée d'épée ? ce mosaïste qui fait sa coupelle, ce grand écrivain qui crée une langue, qui enfante des mots, qui découvre un style ? un critique, l'auteur de Fortunio, de Mademoiselle de Maupin et d'Emaux et Camées ? Vous n'y pensez pas, vous n'y avez jamais pensé.
Maintenant, laissons-là Sainte-Beuve, Janin, et Gautier, pour passer à leurs confrères moins illustres.
Ceux-ci sont-ils plus réellement des critiques que les premiers ? Eh ! mon Dieu, non, pas davantage ; car nul d'entre eux, en vérité, ne fait son métier en conscience et ne songe à autre chose qu'à remplir tant bien que mal son feuilleton hebdomadaire, sorte de fosse commune où vont s'enterrer un tas d'oeuvres mort-nées.
Mais, me diront ces messieurs, nous avons là sur notre table, un tas de romans médiocres, un tas de vers détestables, que voulez-vous donc que nous en fassions ?
Bon ! si les vers sont détestables et les romans médiocres, il n'y a rien à en faire, – il n'y a qu'à les jeter au feu. Mais pourquoi avez-vous sur votre table un tas de romans médiocres, un tas de vers détestables dont vous ne savez que faire ?
Je vais vous le dire, moi.
C'est que vous n'avez sur votre table que les romans et sa ver qu'on vous apporte, et que les auteurs de ces romans ou de ces vers vous les ont apportés parce que votre critique, fût-elle dure, sévère, malveillante même, est encore un bienfait pour eux, puisqu'elle révèle leur existence.
« Dites du mal de moi, mais parlez de moi, monseigneur le critique ! » voilà le cri lamentable qui s'élève incessamment des limbes de la littérature.
Maintenant, au lieu d'attendre qu'on vous apporte 3 vers détestables et des romans médiocres, dites-moi, pourquoi donc ne prenez-vous point la peine d'aller chercher vous-même, là où ils sont, les bons vers et bons romans ; ceux-là que les auteurs n'apportent pas aux critiques, parce qu'ils n'ont pas besoin de leur être apportés ; ceux-là pour lesquels on ne vous demande point de lettres de recommandation, parce qu'ils recommandent d'eux- mêmes ? – Prenez cette peine et rentrez chez vous avec, une brassée de vers de Hugo ou de Lamartine, de romans de Balzac ou de Georges Sand, de vaudevilles de Scribe ou de drames de moi, je vous promets qu'alors vous ne serez plus embarrassé sur ce que vous aurez à dire, et que vous aurez large matière à l'éloge et à la critique.
Vous êtes nageur, et vous voulez vous baigner dans le ruisseau de la Bièvre ou dans l'égout de l'arche Marion ? Allons donc ! en Seine ou en mer ! on ne nage à son aise qu'en plein fleuve et en plein Océan. Il fallait à Byron – vous savez, Byron, un poète assez secoué par les critiques, et qui, à son tour, les a pas mal secoués, – il fallait à Byron la Méditerranée ou tout au moins le lac de Genève...
J'ai dit quelque part dans mes Mémoires :
« O critique, ma mie, ou plutôt mon ennemie, si vous étiez moins caressante aux morts et plus indulgente aux vivants, vous n'auriez pas sur la conscience l'asphyxie d'Escousse et de Lebras, et la noyade de Gros. »
Remarquez qu'à ces trois noms j'aurais pu en ajouter beaucoup d'autres, celui de Nourrit par exemple.
A cela, on a répondu, ou à peu près :
« Eh quoi ! parce que la critique aura dit à Escousse et à Letras que leur drame n'était point un chef-d'oeuvre, elle aura allumé le réchaud de ces malheureux jeunes gens ? Parce que la critique n'aura pas trouvé, en Gros vieillissant, la force de la maturité et la fougue heureuse de sa jeunesse, et qu'elle aura signalé une main défaillante comme dans les derniers tableaux de Poussin, elle aura jeté Gros dans les bras du suicide, l'aura égaré une nuit dans la campagne et l'aura poussé dans une mare ? Y avez-vous réfléchi ? »
Oui, sans doute, j'y ai réfléchi longtemps même, et de là vient mon indignation.
D'abord, ce n'est pas la critique malveillante qui, en réalité, a tué Escousse et Letras ; c'est la critique louangeuse, la critique la moins sincère et la plus hypocrite de toutes les critiques.
Oui, la critique a eu raison de dire que Pierre III était une tragédie médiocre et Raymond un drame détestable ; mais remarquez bien qu'elle n'avait pas commencé par là : elle avait commencé par dire que Farruck le Maure était un chef-d'oeuvre ; ce qui n'était pas vrai.
Mais pourquoi disait-elle cela ? pourquoi mentait-elle, pour dire le bien, elle qui ment si souvent en disant le mal ?
Je vais vous faire toucher la chose du doigt : vous vous laverez les mains après.
Nous venions faire jouer – Hugo, Hernani ; de Vigny, Othello et la Maréchale d'Ancre ; moi, Henri III, Christine et Antony.
Les six pièces avaient réussi.
C'étaient bien des succès en un an ou dix-huit mois ; on avait peur que nous ne grandissions trop vite ; on avait peur que nous ne nous élevassions trop haut ; on nous mit Farruck le Maure aux jambes, comme, plus tard, on nous y pendit Lucrèce.
Farruck le Maure était une oeuvre tout aussi mal composée que Pierre III, tout aussi mal écrite que Raymond ; on fit semblant de ne pas voir les défauts du plan, on glissa sur les défectuosités du style, on exalta la pièce outre mesure. L'auteur avait dix-neuf ans ; il se laissa, pauvre victime que l'on couronnait de fleurs, griser de louanges, enivrer d'encens. A partir du jour où il se crut plus qu'il n'était, Escousse fut perdu.
Aussi, quand il n'y eut plus moyen de soutenir dans les airs le pauvre Icare aux ailes de cire ; quand la critique non seulement l'eut abandonné dans sa double chute, mais encore, comme pour se venger d'avoir été un instant trop bienveillante, eut rendu cette chute plus lourde et plus amère, le pauvre enfant n'eut pas la force de vivre.
En voulez-vous une preuve ? tenez, voici, après Raymond, les gémissements que laisse échapper le collaborateur d'Escousse, celui qui va bientôt souffler sur le charbon apporté par son compagnon de suicide ; voici le post scriptum d'Auguste Lebras :
« Cet ouvrage nous a suscité beaucoup de critiques ; et, il faut le dire, peu de personnes ont tenu compte à deux jeunes gens, dont le plus âgé a vingt ans à peine, d'une tentative qu'ils ont faite avec cinq personnages, proscrivant tous les accessoires du mélodrame. Mon intention n'est pas cependant de chercher à nous défendre ; je viens seulement publier la reconnaissance que je dois à Victor Escousse, qui, pour me frayer une entrée au théâtre, m'a admis à sa collaboration ; je veux aussi le défendre, autant qu'il est en mon pouvoir, contre les calomnies qui, dans le monde, attaquent son caractère comme homme, et lui imputent vanité ridicule que je n'ai point remarquée en lui. Je le dirai hautement, je n'ai eu qu'à me louer de ses procédés à mon égard, non seulement comme collaborateur, mais encore comme ami. Puisse ce peu de mots, que j'écris avec franchise, amortir les traits que la haine se plaît à lancer contre un jeune homme dont le talent, je l'espère, étouffera un jour les paroles de ceux qui l'attaquent sans le connaître. »
Eh bien, ce râle d'agonie, qui accuse-t-il ? dites !... La critique.
Et maintenant, après les enfants, le vieillard.
« Parce que la critique, dit-on, n'aura pas trouvé, dans Gros vieillissant, la force de la maturité et la fougue heureuse de la jeunesse, et qu'elle aura signalé une main défaillante, comme dans les derniers tableaux de Poussin, elle aura jeté Gros dans les bras du suicide ? Y pensez-vous ? »
Oui, je le répète, j'y ai pensé, j'y pense, et même j'y penserai encore plus d'une fois.
Si la critique n'a pas de coeur, si la critique n'a pas d'entrailles, la critique devrait au moins avoir de la mémoire ; elle devrait opposer à la décadence présente la splendeur du passé ; elle devrait, des pures lueurs de l'aurore, des rayons ardents du midi, faire au couchant une auréole de pourpre ; elle devrait penser que cet homme qui se courbe, ne se courbe pas seulement sous le poids de la vieillesse, mais aussi sous celui de couronnes qu'un demi-siècle a entassées sur sa tête ; que cette main qui tremble s'est lassée au travail sublime, et est devenue tremblante à force de faire des chefs d'oeuvre.
Aux portraits mal réussis de Charles X et du Dauphin, elle devrait opposer les majestueuses pages d'Eylau, d'Aboukir et de Jaffa, à l'Hercule donnant Diomède à manger à ses chevaux, cette gigantesque époque de la coupole du Panthéon ! elle devrait faire de son corps un bouclier contre les traits qu'on lance à l'artiste sexagénaire, de son manteau une égide contre la boue qu'on jette au lion mourant ; elle devrait assurer les pas vacillants du jeune homme devant qui s'ouvre l'avenir ; elle devrait soutenir la marche affaiblie du vieillard sur lequel va se fermer la tombe. – Oui, la critique a tué Escousse et Gros, mais je lui en veux encore plus pour le meurtre de Gros que pour celui d'Escousse. – Si c'est un crime aux yeux des hommes de briser sur sa tige la fleur de l'espérance, c'est une impiété, aux yeux de Dieu, de donner au génie qui décline le dernier coup de pied de l'immonde animal.
Jupiter, aux paysans qui insultaient, du fond de leurs marais, Latone proscrite et fugitive, emportée sur sa Délos flottante, a dit :
« Puisque vous coassez, soyez grenouilles ! »
Et, vous le savez, la métamorphose de ces bons paysans, qui me semblent assez bien représenter les critiques de l'antiquité, est coulée en bronze au jardin de Versailles.

Chapitre précédent | Chapitre suivant

© Société des Amis d'Alexandre Dumas
1998-2010
Haut de page
Page précédente