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Chapitre V
Les Etoiles commis voyageurs Préface

Il y avait une fois un roi poète.
Seulement, comme on ne peut pas tout avoir, couronne de diamants et auréole d'or, ce roi était si mauvais poète, que, lorsqu'il y avait des émeutes dans ses Etats, – ce qui arrivait quelquefois, et ce qui enfin arriva si souvent, qu'il finit par abdiquer en faveur de son fils, – quand il y avait, disons-nous, des émeutes dans ses Etats, après les trois sommations d'usage pour disperser les insurgés, le commissaire montait sur une tribune qu'on roulait derrière lui à cet effet, et, selon que l'émeute était plus ou moins acharnée, lisait une ode, deux odes, ou trois odes, et il était bien rare que, dès la moitié de la troisième ode, l'émeute, si intense qu'elle fût, ne se trouvât point dissipée comme par magie.
Je voyageais dans les Etats de ce poétique monarque, et je visitais les monuments curieux du pays ; car, à tout prendre, ce roi était, sinon un grand artiste, du moins un grand ami des artistes.
Or, les monuments, les palais, les musées, les pinacothèques visités, restaient les prisons. – J'aurais voulu ne pas visiter les prisons, pour l'étude desquelles je n'ai pas une profonde sympathie ; mais j'avais un de ces ciceroni inflexibles qui ne vous font pas grâce d'une pierre. Je suivis mon cicerone dans la prison.
La prison de la capitale du roi poète n'avait rien d'extraordinaire qui la distinguât des autres prisons, si ce n'est qu'elle n'avait pas de prisonniers.
Cependant, elle en avait eu un, lequel devait y rester trois semaines, et n'y était resté que trois jours.
C'était un journaliste viennois.
Se trouvant de passage dans la capitale du roi poète il y avait fait une satire contre les pentamètres de Sa Majesté, et le chef de la police, qui avait appris quel était l'auteur de cette satire, l'avait fait arrêter, et, de son autorité privée, l'avait condamné à passer trois semaines en prison et à faire amende honorable dans le journal officiel de la ville.
Par bonheur, le roi apprit ce qui venait d'arriver. Il demanda sa voiture, et, au grand étonnement du cocher, il dit au valet de pied qui en fermait la portière :
- A la prison !
Cinq minutes après, on annonçait au prisonnier Sa Majesté le roi de***.
Le prisonnier n'eut que le temps de cacher dans le tiroir de la table sur laquelle il venait de l'écrire, une satire nouvelle qu'il achevait au moment même.
Seulement, cette satire, au lieu d'attaquer un des rois de la terre, attaquait le roi de l'Olympe.
Le journaliste espérait que Jupiter serait moins susceptible que Sa Majesté le roi de ***.
Au reste, il s'était trompé sur cette susceptibilité, et il en eut la preuve quand le roi lui-même, entrant dans sa prison, le chapeau à la main, comme il convient de la part d'un auteur devant son critique, d'un accusé devant son juge, fit ses excuses au prisonnier, le pria de monter dans sa voiture et l'emmena dîner au palais.
Il en résulta que le prisonnier n'eut pas le temps d'ouvrir son tiroir et d'en tirer sa satire.
La satire était donc restée dans le tiroir, où, le lendemain du départ de son prisonnier, le geôlier l'avait trouvée.
On avait avisé le roi de ce nouvel incident.
Le critique viennois avait quitté *** et était parti pour Vienne.
- Envoyez, par une occasion sure, la satire à son auteur, avait dit le roi, et surtout prenez garde qu'elle ne tombe entre les mains du chef de ma police.
On n'avait pas encore trouvé d'occasion sûre.
- Allez-vous à Vienne ? me demanda le geôlier en me faisant les honneurs de la prison et en me racontant l'anecdote qu'on vient de lire.
- J'y serai dans trois jours, répondis-je.
- Voulez-vous vous charger de remettre cette satire à M.***, poète et journaliste ?
- Avec le plus grand plaisir.
- Donnez-moi un reçu.
Je donnai d'une main au geôlier un reçu de la satire, de l'autre un thaler.
Le même soir, je partis pour Vienne.
Le surlendemain, je faisais ma visite à M.***, poète et journaliste.
Le résultat de ma visite fut qu'en échange de son manuscrit, je lui donnai un manuscrit de moi.
Il y a six ans que mon article a paru dans son journal ; j'avais non pas oublié le sien, mais je croyais l'avoir perdu, quand, l'autre soir, en fouillant dans mes vieux papiers, je vis une écriture étrangère et reconnu l'autographe qui m'avait été remis par le geôlier du roi de***, et concédé à titre de libre échange par M.*** poète et journaliste à Vienne.
Permettez-moi de vous en faire part..
Vieille, merveilleuse et honnête histoire, mise à neuf et communiquée au lecteur par un prisonnier, nommé ***, poète, journaliste et amuseur public breveté, mais sans garantie du gouvernement.

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